J’arrive encore a sentir l’excitation qui regnait au moment du depart de nos copains le dimanche 11 au soir, quand ils nous disaient en rigolant « Bon vous nous appelez hein a 2h du mat pour aller a l’hopital! ». On avait bien mange le bon Yassa que j’avais prepare, et passe du bon temps comme on le fait avec les amis qu’on aime. Tout le long du diner ce soir la, on avait senti qu’il se passait quelque chose. La perte du bouchon muqueux vers 5h y etait pour beaucoup! A terme +7, ca ne pouvait etre qu’un indicateur.
Au moment du coucher, l’Om a repete sa routine comme quasi tous les soirs depuis le tout debut du mois d’octobre :
– sac du bebe OK
– trousse de toilette du bebe OK
– dossier medical Bien en evidence sur le meuble du salon
– trousse de toilette de maman OK mais dans la salle de bain
– sac de maman Euh tout est plie et empile sur une chaise du salon…
Sauf que ce soir la, mon sac aussi etait pret, et n’attendait plus que ma trousse de toilette!
Quelques contractions, peu regulieres mais douloureuses pour une fois…
On se met au lit l’esprit en alerte! Et si c’etait le jour? Qu’est ce qu’il fallait faire? Bon deja, on surveille l’ecart entre les contractions et on essaie le test du Spasfon. Pas de Spasfon en vue… ni de Paracetamol, on va donc compter sur l’exactitude des intervalles…
Je recite 10 fois le « Je Vous salue Marie » et je lis le Psaume 22, comme me l’a recommande mon oncle la veille. J’aime le Psaume 22, j’aime un peu moins la transcription faite dans ma Bible, mais c’est un beau texte. Je l’aime particulierement en anglais, et specialement ce passage
« Deliver my soul from the sword; my love from the power of the dog. »
Passage cite en ouverture de « The power of the dog » par Don Winslow. Si vous n’avez pas lu ce livre, je vous le recommande vivement. Il est excellent!
Mais ou en etais-je?
La douleur.
Elle continue, s’en vraiment s’intensifier, mais cette fois je suis sure, ce sont bien des « rier » Yaaaaaaaaayyyyyyyyyy!! (ouii, je paierai ce cri plus tard). J’essaie d’avoir l’air casual, mais le papa commence a s’inquieter…
Une… encore une… 10 minutes plus tard, une autre… Ca fait bien une heure que mes contractions sont a intervalles reguliers de 10 minutes. Autour de minuit et demie (ou peut etre une heure), l’Om appelle la maternite. On nous recommende d’attendre que ca se reduise a 5 minutes.
La douleur s’intensifie, on sort du lit, l’Om frappe a la porte de maman, la tirant de son attente angoissee pendant qu’elle nous entendait chuchotter.
J’ai mal…
Je choppe mon pseudo matelas de yoga en disant a maman que c’est le moment ou jamais de me rendre compte si j’ai paye 15 euros par seance pour des prunes! Elle rit franchement, amusee et soulagee que j’ai encore l’energie de faire l’andouille! Pourvu que ca dure…

La position du chat, inspirer, cambrer, expirer, arrondir… ca, ou le contraire… pendant 15Â minutes j’arrive a etre distraite. J’aime beaucoup les pauses entre les contractions, on a presque l’impression que c’est un jour comme un autre! Et ca reprend de plus belle… Maman n’aime pas que je me mette dans la position du chat, peur que je contraigne la tete du bebe. Je ne sais pas qui ecouter, ma prof de yoga avait dit… Bon ca s’est calme.
L’Om a sa tete de scandinave, serieux comme une lettre de creances, mais en plus aimable. Il me tient la main, tripatouille nerveusement son telephone, verifiant l’heure a chaque fois.
Une longue plainte… et une douleur comme je ne m’y attendais pas… On est lundi 12 octobre 2009, et j’accoucherai aujourd’hui, je me dis. Rythme des contractions, toutes les 5 minutes. Ca y est,  j’obsesse, je fais 5 allers-retours aux toilettes entre les differentes contractions! Il est hors de question qu’il m’arrive un « accident » lorsque l’heure sera venue.
J’ai tres mal… Il est 1h et demie et les contractions sont a 5 minutes d’intervalles depuis bien 20 minutes. L’Om a collecte les sacs et appele un taxi, maman tient son chapelet et l’egrenne intensement.
Une derniere petite douloureuse pour la route, et ca y est nous y sommes.
7e etage, a gauche en sortant de l’ascenseur, on arrive, on s’annonce, on attend un peu, j’essaie de marcher et de me souvenir des conseils de Christel » The contractions are the only way you will get to deliver your baby naturally, you need them. Do not fight them, just… surrender! ». Je marche dans les couloirs, mais pas ces marches cocasses qui me faisaient bien rire au yoga, non, je marche du pas crispe et contrarie de quelqu’un qui a putain de mal a tout ce qui se trouve entre les hanches et les genoux.
2h 10: Salle de monitoring, tout va bien, battements reguliers autour de 140 ( ou 130, j’sais plus)… Inspection du col, col refoule, c’est bon! Dilatation: 2 cm.
Pour 2 cm ma bonne dame, me dit la sage femme, soit je vous file 2 paracetamol, 1 cachet pour dormir, vous rentrez chez vous, vous dormez 2-3 heures et vous revenez quand vous etes a 5 minutes d’intervalles, soit vous restez ici, mais je vous previens, ca peut etre long, chiant et stressant d’attendre ici, 2 cm, c’est pas pour bientot que vous allez pouvoir accoucher… J’avais trop mal pour reflechir (et lui retorquer que je suis a 5 min depuis une demie heure) mais je sentais le plan foireux. Heureusement maman et l’Om etaient du meme avis que moi: on reste et on attend de voir.
Chambre de travail, j’suis censee dormir et attendre quelques heures, mais les contractions ne s’arretent pas, au contraire, elles s’intensifient. J’en veux bien des 2 paracetamol madame, et puis d’ailleurs, peut etre que je vais changer d’avis concernant la peridurale. Je ne pense pas survivre au choc de ces contractions pendant 7 heures… ni meme 5, ni 4, ni 3 vu comme le temps semble passer lentement! Elle me conseille d’attendre une heure, d’y reflechir et de la prevenir. L’Om me demande si c’est vraiment ce que je veux… Je sais que non, depuis le debut, j’ai voulu vivre entierement la venue de mon enfant au monde, mais la, a ce moment la, j’aimerais ne plus rien sentir.
Je me noie dans la douleur. Je respire de moins en moins bien, les plaintes sont de plus en plus longues, maman remet mes tresses en place et essaie de me recouvrir, ca m’agace mais je suis heureuse qu’elle soit la, je lui serre la main, l’Om me tient l’autre et me regarde intensement. On ne se dit rien, mais on sait. Ca continue ainsi pendant un moment interminable…
Je perds pied. Je perds ma contenance (oui, jusque la, je souffrais dignement!), je ne respire plus que par saccades, je suis epuisee par ces contractions qui ne se sont pas arretees depuis… Et voila qu’a la fin de chacune, je sens le besoin tres pressant d’expulser. » Surtout pas!!!!!!!! » Maman est debout pres de moi, chapelet a la main, son coeur de mere en peine. L’Om appelle la sage-femme, faites quelque chose! Elle a trop mal!
Respirez longuement… Detendez vous et respirez! Et surtout ne poussez pas! J’essaie de me retenir mais je n’arrive pas, je pousse en y mettant le moins d’energie possible, mais je pousse. Maman redouble d’intensite dans ses prieres. Inspection du col: 8-9 cm! 1h30 depuis mon arrivee a la maternite! Brutal, mais efficace. La dame hallucine un peu de la rapidite et de la violence de tout ca, mais essaie de me rassurer. Ne me dites pas de me calmer, ne me dites pas de respirer, faites moi juste descendre au 4e et mettez cette aiguille dans mon dos! Ah bah, ca va pas etre possible, a 9 cm, vous aurez accouche avant de ressentir les effets de la peridurale. Misere, Malheur, du gaz alors, du gaz pour ma survie! Oh oui quâelle me repond, du gaz, vous en aurez!
Câest reparti pour un tour⊠Jâessaie dâignorer les contractions, de retenir le plus possible le moment ou je perds le controle de ma respiration, de mon corps, de mon esprit, histoire dâarriver a me dire que la contraction ne dure que le moment du pic, mais ca devient de plus en plus difficile. Une longue plainte sâechappe de mes levres, maman ne me regarde plus; peut etre parce que ses yeux ne peuvent plus contenir leur peine, peut etre parce quâelle sait que je nây trouverai plus la force de continuer⊠je ne sais pas, quoiquâil en soit, je ne vois pas ses yeux, mais jâentends sa voix qui me dit âCarole, ne pousse pas!!! Pas sur le col, pas avant que le bebe ne soit engage, câest dangereux!â. Ne pas pousser, ne pas pousser, jây pense et puis jâoublieâŠLâinfirmiere revient secondee dâune collegue et mâannonce que je vais etre transferee en salle dâaccouchement⊠On va vous percer la poche des eaux et laâŠ
Jâai leve la main pour reclamer le silence⊠je me decouvre despote, ou plutot je me revele! Du silence, car maintenant, les contractions sâannoncent depuis mes orteils⊠Comme des crampes qui remontent le long de mes jambes et se transforment en spasmes quand tout mon etre en est pris. Je ne pense pas quâil se soit deja ecoule 2 minutes depuis la contraction precedente, mais avant que je ne realise, lâenvie de pousser me reprend, mais cette fois, pas du bon canal. Ma hantise pourtant depuis le debut, câest bien dâavoir ce petit accident que tant de femmes ont au moment de lâaccouchement. Je demande a me lever, comprenez vous, câest une urgence. Je veux bien etre, les 4 fers en lâair et la fouf mal rasee, offerte a vos regards compatissants, mais 1- âCeciâ est une affaire personnelle, 2- quâest ce que je dirai a ma fille? Lâinfirmiere me deboute tres calmement, en mâexpliquant que ca nâest pas possible. Je me retiens, et je me detends. Grace a Dieu, ca nâetait quâune fausse alerte. En revanche, jâannonce presque gaiement que ma poche des eaux vient de rompre. Malheureusement me fait on remarquer, ca nâest pas ce que tu crois! La salle dâaccouchement est prete a me recevoir, merci pour la diversion, je nâaurai pas a mourir de honte.
Me lever declenche une bien intense vague de douleur. Je claudique peniblement vers la salle, car les infirmieres ont eu la bonne idĂ©e de laisser la chaise roulante a mon point de destination. A mi chemin, je mâeffondre a meme le sol et je peux sentir que ma mere voit rouge! On me releve et on mâinstalle dans le lit.
4h. Ca y est, je suis en scene⊠Ici naitra celle dont le Coeur bat en mon sein. Jây pense et je me sens bien, 1/10 de secondes a peine, car voici que les contractions reprennent. Je serre la main de lâOm, plus que je ne lâai jamais serree. Peut etre que je crie, ou disons laisse sortir un long et sonore Haaaaaaaaaaaaa! Maman revient pres de moi, essaie du mieux quâelle peut de me remettre les meches en place, je ne supporte plus que ses mains essaient de mettre de lâordre la ou le chaos sâest desormais ancre. Je lui demande dâarreter et de prier pour moi! A cela, personne nâarrivera jamais aussi bien quâelle. Elle comprend et recule. Je tâaime maman, mais les mains de mon Om sont celles qui mâaccompagneront au bout de cette aventure. Dâailleurs, plus que de ses mains, câest de tout son etre que jâai besoin. Je lui demande de sâinstaller dans le lit, derriere moi, et de me tenir. Nous sommes prets.
⊠Mon gaz, il est ou le gaz? Il me faut le gaz! Lâinfirmiere sort et revient avec en tout et pour tout des plates excuses. Le gaz est en ce moment meme en train de soulager les douleurs dâune autre. Je nây aurai pas droit. Je mâen desole, mais lâOm prend les choses en main et mâordonne dâoublier ce gaz. Je lâoublie.
1e contraction. Ca y est, je pousse. Une fois, deux fois. Arretez vous. Câest bien, mais la prochaine fois, inspirez, bloquez, pousser sans relacher lâair, en tirant sur les jambes comme au rameur et en ramenant le menton vers la poitrine. Euh, ok, tâes mignonne, mais ca fait beaucoup dâinformations a la fois ma chere!
2e contraction. Je respire longuement, jâinspire, je bloque, je pousse en tirrrrrrant sur mes jambes comme au rameur et je ramene le menton vers la poitrine, une fois, deux fois.
⊠Je crois avoir pousse comme il faut. Je ne serais pas en train de ressentir ce que je ressens si ca nâetait pas le cas. Je suis tres proche de savoir ce que signifie ecartelement. Je tourne de lâoeil tellement la douleur/lâemotion/la confusion est vive. Je respire par saccades, la panique nâest pas loin. On me rassure, vous etes sur la bonne voie, on voit la tete⊠et plein de jolies boucles, vous pouvez toucher ses cheveux. Je touche du bout du doigt, hesitante a lâidee de rencontrer une tete pointant de cet endroit, mais curieuse de sentir un petit bout dâelle. Je sens au passage que le symbole de ma feminite est dans un triste etat. Chassons vite ces pensees! Il ne me reste que peu dâenergie, et je sens les fourmillements monter.
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3e contraction. Je connais la musique, je pousse de toutes mes forces, toutes celles qui nâavaient pas encore ete epuisees a contenir la douleur⊠Melting down, je crie, Oh God, I can’t do that anymore, I can’t! La dame dit de ne pas pas s’arreter la, que la tete est presque sortie, vous pouvez toucher sa tete, toucher ses cheveux… Je touche, elle est la, je la veux mais je ne peux pas.
Maman est passee de l’autre cote de la piece, elle prie, le Pere, la Mere, le Fils et le Saint Esprit! Je me demande laquelle des douleurs est la pire, mettre son enfant au monde ou voir son enfant souffrir quand on ne peut rien faire!
Je me tourne, je regarde mon type, son coeur se tient dans ses yeux. Il pleure, je n’ai jamais vu autant d’amour et d’emotions dans deux yeux. Je lui dis que ca va aller, que je fais ca pour nous et que bientot on sera une famille.
Il me regarde lâair etonne⊠Ne sachant pas dâou est venu cet Ă©clair de lucidite. Il faut dire que depuis un moment, mon corps et mon esprit se regardent sans vraiment se melanger.
4e contraction. Jâai mal, jâai peur, je ferme les yeux. Inspire, bloque, tire, et pousse, une fois, on a la tete, câest bien, je pousse une seconde fois, et une 3e a la demande de lâinfirmiere. Avant que mon esprit ne puisse encader le âmais c toujours en 2 fois, pourquoi faut-il que je pousse une 3e???â (on est une pinailleuse ou on ne lâest pas!), je lâentends pleurer, et jâouvre les yeux!
4h20. Ma (notre) fille est nee! Je la regarde, sans trop y voir ni y comprendre grand chose. On lâexamine, lâenveloppe dans une serviette aussi dure que du crin (faudrait qu’ils m’expliquent ce qu’ils ont contre l’adoucissant!!!) pour la debarbouiller, et on la pose sur mon ventre, encore couverte de sang et de mucus.
Elle est belle, avec des grands yeux noirs qui regardent fixement, et des cheveux tout plein la tete! Elle a pleure 10 secondes a peine et maintenant, est la allongee, douce et calme. On ose la toucher, je glisse un doigt dans sa main, sa petite main fripee (les bebes nes aprÚs terme ont toujours la peau tres seche me dit on), et je lui dis que je suis tellement heureuse de la rencontrer.
Et la, enfin, je perce le mystere du fameux âCa fait mal, tu oublies tout quand tu tiens ton bebeâ⊠On oublie tout en effet⊠Ca sâexpliquerait par un pic de production dâendorphine qui vous balancerait en ÂŒ de seconde de la porte des enfers aux jardins du paradis. Quoiquâil en soit, une fois Amayah dans mes bras, il ne resta plus dans mon coeur quâun intense Bonheur, et un pur sentiment de plenitude. La regarder, lui sourire, contempler ses beaux cheveux, halluciner sur ces grands yeux brides et cette bouche enorme, apprecier la serenite qui se degageait de ce petit etre et nous dire que nous avions fait le plus beau bebe du monde, ont ete nos premiers moments avec elle.

Bienvenue mon coeur!

The family
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Apres papa et maman, Amayah rencontre sa mamie, qui la prend dans ses bras, la marque du signe de la croix et lui chuchotte au quelques mots que je nâentendrai pas, mais que je devine: Bienvenue ici Princesse Amayah Marie, que Dieu te benisse!
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Stavanger, Lundi 12 Octobre 2009
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P.S: Au passage, le papa a gentiment decline lâinvitation a la coupure du cordon (trop dâemotions a la fois pour mon Scandinave hein, faut pas pousser!), il a fallu toussoter pour delivrer le placenta que je me suis bien gardee de regarder, et oui, hem hem, jâai eu droit a quelques points de suture ici et la, rapport a ce que 3.365 kgs/51 cm, ca passe pas comme ca dans une zezette sans causer quelques degats! Mais ca bien sur, câest le lendemain, lorsque je suis redescendue de mon nuage mi endorphinique mi anesthesique, que jâai eu le temps de mâen rendre compte, j’avais l’impression d’avoir saute du 4e etage et atterri en grand ecart. Heureusement qu’elle est chouette hein ma fille!
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P.P.S: C’est le 100e article de ce blog! Je suis un peu emue, il faut dire! Merci a vous, tous et toutes de me tenir compagnie lors de ces longs monologues, et de partager un petit bout de vie avec moi, nous et eux! Grosses bises!
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