Le 20 fevrier 1990 est une de ces dates, tristes qui se gravent dans votre cerveau et ne vous quittent plus votre vie durant.
Ce jour la, alors que je n’avais pas encore fêté mon 7e anniversaire, j’ai vécu les 1eres émeutes violentes dans mon pays.
Ma mère était enceinte de ma soeur, bien enceinte d’ailleurs puisque Ness est née au printemps. Elle était partie dans le quartier commercant de Treichville pour faire des courses. Elle a été prise entre les tirs de balles à blanc des militaires de la garde républicaine, les cailloux des étudiants en colère qui manifestaient, les vandals et autres bandits saisissant l’opportunité pour se livrer à toutes sortes de méfaits, et la foule, inquiète et paniquée qui essayait de s’enfuir. Je me souviens assez vaguement de ce qui est arrivé mais je sais qu’on avait tous eu très peur vu qu’on était sans nouvelles (pas de portables à cette époque). Cette journée est restée dans l’histoire de la Côte d’Ivoire comme le « mardi noir ». Maman avait marché longtemps vu que les transports étaient bien entendu arretés, s’était fait bousculer, et avait craint de ne jamais en voir la fin. Heureusement, elle est finalement rentrée saine et sauve, et fut remise de ses émotions après quelques jours allitée.
Mon pays, lui, s’est depuis lors, peu à peu enlisé dans la crise. Il y a eu l’année blanche, les militaires sur les campus, les politiciens emprisonnés, les machettes entre étudiants, et toutes les manifestations avec leur lot de bus incendiés, de pneus brulés et malheureusement, de vies perdues.
Et puis est arrivé le 24 décembre 1999 et son coup d’état. Militaires au pouvoir et dans les rues. Les voyants étaient allumés pour nous signaler le mauvais chemin qu’on empruntait, mais l’homme en uniforme avait assez habilement réussi à nous faire croire en ses bonnes intentions. Et on y avait cru. Pour un peu que je m’en souvienne, mes copines et moi avons été privées d’eau pendant une semaine pour avoir fait du raffût dans les douches à cause du général MD qui passait avec son beau cortège. Non, les soeurs de mon internat n’étaient pas commodes. Nous avions du coup dû pour certaines nous lever a 4h du matin pour nous doucher dans la buanderie, ou nous introduire discretement a l’etage des 6e, ne laissant s’echapper qu’un tres mince filet d’eau histoire de ne pas reveiller les surveillantes et nous attirer des foudres. C’était l’an 2000, l’année de mon bac, l’année où nous internes avons décidé de boycotter le ménage dans les dortoirs pour contester notre punition, l’année où des étudiants de la fameuse fédération ont giflé une soeur, l’année du couvre-feu, de l’état d’urgence, l’année des élections maudites.
En l’an 2000, la peur s’est imprimée dans le coeur de tous les ivoiriens, et je doute qu’elle s’en efface jamais. Tellement de personnes sont mortes, qu’on a appelées martyrs, par grandiloquence, plutot que s’avouer que c’etait une simple et stupide tragédie humaine déclenchée par l’avidité et la cupidité de certains. Martyrs d’une paix et d’une liberté desquelles, 10 ans plus tard, nous sommes toujours dépourvus… (appelez moi pessimiste). Le processus de paix, cette expression a elle seule me provoque une poussée d’urticaire. PROCESSUS, vous savez, PRO… CES… SUS, essayez de prononcez ce mot très vite plusieurs fois et vous comprendrez mon inquiétude. Il y a quelque chose de lourd et de si laborieux à ce mot, pas de surprise qu’on n’y ait pas encore abouti à cette paix.
Au contraire les 9 années qui se sont écoulées entre la fin de l’an 2000 et le début de cette année 2010, ont trouvé le moyen d’être pires que tout ce que nous naifs avides de reconciliation nationale aurions pu imaginer. On a chante, danse, et prie « Plus jamais ca » , mais plus jamais nous n’avons dormi des deux oreilles, chaque semestre venant avec son lot de complots, d’assassinats, de rumeurs et d’instabilite. Je me souviens de l’affaire du “cheval blanc”, des après midi en boite pour cause de couvre-feu, des policies armes de Kalachnikov pour un simple controle routier, des coups de telephones inquiets pour annoncer que ca tirait ici ou la, des provisions accumulees histoire d’etre toujours « prets ». C’etait déjà beaucoup, mais c’est devenu pire. 19 septembre 2002, RIP Marcellin Yace. Je ne sais pas si aucun d’entre vous a déjà, au milieu de ses vacances, vu le nom de son pays defiler trop rapidement au bas de l’ecran sur CNN, mais ca vous retourne le coeur, l’estomac et le cerveau en meme temps. Sur film, des images d’endroits tellement familiers mais que vous ne reconnaissez pas. La guerre, l’incertitude, la peur au ventre pendant que votre famille la bas, se demande de quoi sera fait demain. Quand je suis rentree cet automne la, tout le monde avait change. On avait tendance a dire que nos problemes ne pouvaient pas etre aussi graves que ceux de nos voisins, qu’on avait beau avoir la grande gueule, on n’etait pas vraiment des violents et que jamais il n’y aurait de guerre chez nous. On avait vu finalement vu son visage.
On ne s’etait certainement pas rendus compte que la guerre ne debarquait pas une nuit au son d’armes a feu, mais qu’elle se construisait, peu a peu avec la haine et rongeait subrepticement tous les remparts eriges pour se proteger d’elle jusqu’a nous exploser un jour en pleine face.
On ne l’avait pas vu venir, mais une fois encore, comment avons nous pu ne pas le voir?
Peut etre parce que certains s’etait prealablement appliqués a semer la pauvrete et l’ignorance dans le peuple, afin d’avoir toujours comme auditoire du “cerveau humain disponible” selon la formule consacree bon Patrick!
Et ils y avaient bien reussi.
Au pire de nos ennuis, nous avons toujours ete assez peu éclairés sur les raisons qui nous y avaient conduits.
Malheur donc aux pauvres burkinabes, maliens, guineens, francais, libanais et autres etrangers qu’on nous a designe du doigt comme etant la source de tous nos deboires.
Je vivais a nouveau en France lorsque les tristes evenements de 2004 sont arrives, et que dire, je n’etais pas fiere. Certes, ca n’y aidait pas beaucoup que les 1eres pages de tous les kiosques me jettent a la figure IVOIRIENS XENOPHOBES, mais ce qui me rendait vraiment malheureuse, c’etait de voir que cette frustration si mal canalisee et cette souffrance si mal exprimee prenaient l’horrible visage de la haine.
Les etrangers sont partis, certains pour ne plus jamais revenir, et nos problemes ne s’en sont pas pour autant volatilises. Haha.
J’ai perdu des amis que je ne reverrai certainement plus, parce que jamais ils ne pourront effacer de leur esprit le grondement des jeunes armes de batons en colere qui cognaient contre leur portail. Je peux le comprendre.
Ca fait 7 ans que je reside de facon permanente a l’etranger, et pas une annee ne s’est ecoulee sans que je pleure pour mon pays. Decouvertes de charniers, “Escadrons de la mort” en mission Leon, journalistes assassines, portes disparus, dechets toxiques deverses, fonds detournes, violations du cessez-le-feu, droits de l’homme entre parentheses, le processus de paix est un sombre ballet de pas decadents.
On se repose aujourd’hui sur l’effroi cause par l’horreur de la guerre dans les esprits des citoyens, et on prend son temps. Tant pis s’ils vivent dans la crainte d’entendre des tirs de mortiers, s’ils ne sont pas a effectivement les entendre. Rappelez vous, c’est le processus de paix. PRO… CES… SUS, forcement, ca prend du temps.
C’est pour ca que depuis 2005, on reporte systematiquement les elections tous les 6 mois, qu’on saute d’accords de paix en désaccords de faits, qu’on fait et defait les commissions, qu’on manie et remanie les gouvernements. Le processus de paix.
En attendant, 20 ans sont passes depuis le mardi noir… Et je pleure, je pleure, je pleurerai…
P.S: Comme vous pouvez le constater, je n’ai pas eu le courage de rajouter les accents partout…Mais bon, un clavier Azerty est sur ma wish list du moment, du coup, ces articles denues d’accents seront bientot choses du passe.













